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Découverte d’un extrait biblique derrière un manuscrit du Coran du VIIIe siècle

En analysant les fragments d’un manuscrit coranique daté du VIIIe siècle, Eléonore Cellard, chercheuse au Collège de France, a découvert en avril dernier un extrait de la Bible effacé sur l’une des pages. Une découverte qui livre de précieuses informations pour mieux comprendre la provenance des textes coraniques aux premiers siècles de l’Islam, l’un des enjeux du projet ANR PALEOCORAN.

Si certains fragments de manuscrits coraniques dispersés à travers le monde sont parfois bien localisés (conservés à Saint Pétersbourg ou au Caire par exemple) de nombreux autres, disséminés sur le marché de l’art, restent à identifier. C’est pourquoi Eléonore Cellard étudiait minutieusement les photos du catalogue de vente aux enchères de Christie’s lorsqu’elle a découvert 9 fragments de forme horizontale, soit 18 pages, d’un manuscrit du Coran du VIIIe siècle J-C.

« J’ai alors remarqué sur l’un des fragments une lettre copte en dessous du texte coranique, ce qui laissait envisager la présence d’un palimpseste » (manuscrit d’un parchemin dont le premier texte a été effacé puis recouvert d’un second), explique-t-elle. Dans le cadre d’une mission mise en œuvre par François Déroche, titulaire d’une chaire au Collège de France, Eléonore Cellard se rend ainsi à Londres deux semaines avant la vente, pour analyser plus finement le parchemin notamment à l’aide d’une lampe à rayons ultraviolets.

Elle sollicite de plus l’expertise de Catherine Louis et Anne Boud’hors, chercheuses à l’Institut de recherche et d’histoire des textes (CNRS), pour déchiffrer la nature des écritures coptes effacées. Parmi ces passages, les expertes révèlent la présence d’un extrait de l’Ancien Testament. Une première puisque, si de rares cas de palimpseste dans des textes coraniques ont été conservés à Sanaa (Yémen) et Damas (Syrie), aucun cas de manuscrit coranique rédigé sur une référence biblique effacée n’a été reporté jusqu’ici. Les analyses ne permettent toutefois pas encore de déterminer si le manuscrit effacé correspond à un texte biblique ou par exemple, à une œuvre littéraire citant un extrait biblique. 

Situer plus précisément l’origine des manuscrits coraniques

« Cette découverte vient enrichir nos connaissances sur la localisation des textes coraniques à une période significative de l’écriture arabe » indique la chercheuse. « Le copte étant employé à l’époque par les chrétiens d’Egypte, le document pourrait certainement provenir de cette région. De futures investigations sont nécessaires pour identifier plus précisément la date de transformation du document et sa provenance ». Eléonore Cellard et Catherine Louis analyserons ainsi le texte coranique et le texte copte, notamment via des approches paléographiques1 et codicologiques2 pour tenter d’y répondre. 

Identifier l’origine géographique des textes coraniques est en effet crucial pour mieux comprendre l’histoire du Coran et la diffusion de ses variantes, en particulier aux premiers siècles de l’Islam (VIIe - Xe siècle J-C), avant et après la réforme d’Ibn Mujâhid sur les sept lectures canoniques. C’est là tout l’enjeu du projet PALECORAN3, financé dans le cadre de l'édition 2014 du programme franco-allemand (ANR-DFG) en SHS, et coordonné par François Déroche pour la partie française et Michael Marx pour la partie allemande.

Retracer l’histoire du Coran et l’histoire culturelle et intellectuelle du monde musulman

Les dates et provenances des manuscrits coraniques du VIIe - Xe siècles, période marquée par le développement de l’identité matérielle du Coran, restent en majorité méconnues. « Dans le cadre du projet ANR PALEOCORAN, nous nous attachons à analyser et à reconstituer à partir de fragments dispersés, les manuscrits coraniques provenant de Fustat, une importante bibliothèque du Vieux Caire » indique Eléonore Cellard. « Ces recherches visent à mettre en lumière les évolutions du Coran et ses variantes de lecture dans un contexte géographique et historique plus précis, mais aussi à analyser la fonction sociale et politique des manuscrits, et à mieux comprendre les interactions de la communauté musulmane avec les différentes communautés religieuses ». En témoigne le fragment palimpseste découvert.

Plus de 300 manuscrits coraniques ont d’ores et déjà été remembrés pour parvenir à leur identification précise. En parallèle, les chercheurs travaillent à la structuration d’une base de données scientifique, comprenant un catalogue unique des 360 manuscrits de Fustat. Les fragments (environ 11 000) seront quant à eux consultables sur le portail numérique « Bibliotheca coranica of Fustat (Old Cairo) online » accessible à tous, dont le lancement est prévu à la fin du projet.

La découverte du fragment palimpseste vendu aux enchères de Christie’s le 26 avril dernier, et les récentes avancées du projet seront présentées lors d’un colloque organisé au Collège de France les 6 et 7 juin 2018 par l’équipe scientifique de PALEOCORAN.

En savoir plus

  • Consulter le résumé du projet PALEOCORAN
  • Le programme franco-allemand (ANR-DFG) en sciences humaines et sociales
  • Découvrir les vidéos des cours de François Déroche, titulaire de la chaire « Histoire du Coran. Textes et transmissions » au Collège de France

 

 

1 La paléographie est l’étude des écritures anciennes, leurs origines, leurs modifications et leur déchiffrement.
2 La codicologie porte sur l’étude des manuscrits, notamment l’analyse des matériaux qui servent à la confection du livre manuscrit et à leur mise en œuvre.
3 Canonisation et variantes du Coran à la lumière des manuscrits de la Bibliotheca coranica de Fustat (7e-10e siècles)

09.05.18