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Jacqueline Lecourtier : "Il y a une incompréhension sur la façon dont fonctionne l'agence"

L'ANR vient de lancer 45 appels à projets pour l'année 2009 (L'AEF n°109890). À cette occasion, sa directrice générale, Jacqueline Lecourtier, fait le point pour l'AEF sur la stratégie de l'agence et répond aux critiques, notamment sur l'absence de conseil scientifique et sur l'insuffisance de programmes "blancs". Elle estime que ces critiques résultent d'une "incompréhension" sur le fonctionnement de l'agence.

L'AEF : Une critique régulièrement émise à l'encontre de l'ANR est l'absence de conseil scientifique. Une telle instance n'est-elle pas indispensable pour lancer des appels à projets?

Jacqueline Lecourtier : Cela prouve qu'il y a une incompréhension sur la façon dont fonctionne l'agence. Je veux bien mettre en place un conseil pluridisciplinaire, mais je crains que des chimistes et des historiens n'aient pas grand-chose à se dire. Nous nous appuyons sur des comités sectoriels pour élaborer la programmation en biologie-santé, énergie, nanotechnologies, Stic, SHS, écosystèmes et développement durable, chimie durable et matériaux. Nous nous sommes par ailleurs dotés en 2008 d'un conseil de prospective, présidé par Christian de Boissieu, président du Conseil d'analyse économique. Nous organisons enfin des ateliers de réflexion prospective, ciblés sur des questions clés des stratégies de recherche.

L'AEF: Comment fonctionnent ces comités sectoriels?

Jacqueline Lecourtier : Pour une programmation en année N+1, ils se réunissent en janvier de l'année N. Ils sont composés de personnalités scientifiques de premier plan, nommées pour trois ans, et sont renouvelés par tiers tous les ans. Ils examinent tout ce qui a été fait dans leur domaine pendant l'année précédente, comme le Grenelle de l'environnement par exemple. Ils regardent aussi les résultats des programmations précédentes de l'ANR et disposent d'une synthèse des attentes des acteurs de la recherche, réalisée par nos soins après l'envoi d'un questionnaire. Ces comités se réunissent quatre fois entre janvier et juin, date à laquelle ils présentent une proposition de programmation, sous forme de fiches. Ce travail est la base de notre programmation.

L'AEF: Le gouvernement intervient-il dans cette programmation?

Jacqueline Lecourtier : Les propositions de programmation des comités sectoriels sont soumises à notre tutelle. Elle les examine, les compare avec les actions d'autres ministères pour éviter les redondances. Je peux témoigner qu'à 98%, la programmation de l'ANR est celle qui ressort des comités sectoriels. Le ministère nous demande parfois d'ajouter quelque chose, par exemple en santé publique cette année. La programmation est ensuite présentée au CA de l'ANR, qui prend la décision finale.

L'AEF: Quelles sont les étapes suivantes?

Jacqueline Lecourtier : Un comité de pilotage est constitué pour chaque programme. Composé de 10 à 12 scientifiques dont la spécialisation est encore plus pointue, il est chargé de rédiger l'appel à projets sur la base du travail du comité sectoriel. Les appels à projets sont alors lancés au fur et à mesure, et ils restent ouverts pendant deux mois, un délai que les chercheurs jugent trop court. La sélection prend ensuite deux mois. Selon les thématiques nous recevons entre 30 et 100 projets, qui sont évalués et classés (A,B,C) par des experts externes.

L'AEF: Il vous est également reproché de ne pas donner une assez grande place aux programmes dits "blancs", c'est-à-dire non thématiques, qui représenteront, en 2009, 35% des financements ANR, contre 28% aujourd'hui (L'AEF n°103159)...

Jacqueline Lecourtier : Je ne sais pas où se situe l'optimum: 27-28% c'est peut-être un peu juste; 35% cela me semble bien. Attendons le bilan des premières années pour tirer des conclusions. Cela dit, je pense que, là aussi, il y a un problème de compréhension de notre fonctionnement. Je ne pense pas qu'il faille opposer le "blanc" et les "thématiques". Il y a dans notre programmation un continuum qui part des programmes blancs, passe par de la recherche de base assez large, et finit avec des programmes technologiques et finalisés. Quand nous lançons un appel à projets thématique en nanotechnologies, quelle est la différence avec un programme blanc? Formellement il y en a une, mais pour le chercheur qui travaille sur les nanotechnologies, elle est ténue car il s'agit de recherche fondamentale. Je pense qu'il y a un grand intérêt à conserver des appels thématiques, même relativement larges, car il faut laisser un espace de liberté aux chercheurs. Par ailleurs, les programmes blancs sont très difficiles à évaluer.

L'AEF: La réforme du CNRS en instituts ayant une fonction d'agence de moyens vous met-elle en difficulté?

Jacqueline Lecourtier : Je suis convaincue que la séparation des fonctions d'opérateur et de financeur de la recherche est fondamentale. C'est la rupture introduite par le Pacte pour la recherche et qui se poursuit aujourd'hui. Nous avons beaucoup réfléchi avec le CNRS, et il me semble que la répartition des rôles est claire. Les instituts doivent faire émerger des idées nouvelles, maintenir des compétences dans les laboratoires. Notre rôle est celui d'arbitrer, de mettre de l'argent sur les meilleurs projets. Pour cela, il nous faudra intégrer fortement les instituts dans notre dynamique de fonctionnement.

L'AEF: Des critiques affirment que les bons laboratoires ont désormais trop d'argent, grâce à l'ANR...

Jacqueline Lecourtier : Tant mieux! Toute ma carrière, j'ai vu les bons et les mauvais recevoir les mêmes sommes. Si les bons laboratoires ont trop d'argent, qu'ils arrêtent de concourir! Leur réussite n'est pas étonnante: ils savaient qu'ils étaient compétitifs et se sont rués sur nos appels d'offres. Cela pourrait avoir un effet poil à gratter envers ceux qui ne sont pas retenus, les amener à se remettre en question. Cela dit, nous sommes très attentifs à ce que les bénéficiaires de nos crédits s'impliquent réellement dans des projets. Nous vérifions que chaque chercheur appartenant au projet y consacre bien une fraction de son temps.

L'AEF: Plus globalement, quel bilan tirez-vous de l'activité de l'ANR depuis sa création?

Jacqueline Lecourtier : Il est beaucoup trop tôt pour faire un bilan des projets car les premiers lancés en 2005 arrivent à terme début 2009. On constate cependant d'ores et déjà une forte demande, puisque 6 000 projets ont été soumis chaque année à l'ANR en moyenne. La sélectivité (22%) est élevée (L'AEF n°99709). Il se dégage déjà une évolution des habitudes des chercheurs. Alors qu'au début, le financement moyen d'un projet était de 200 000 à 300 000 euros, ce montant augmente. En 2008, il était de 400 000 euros en moyenne pour les programmes blancs et de 800 000 euros pour les projets thématiques. Cela s'explique par notre volonté de privilégier la pluridisciplinarité et la constitution de consortiums plus importants. En ce sens, je pense que l'ANR a dynamisé le système.

L'AEF: Quelle place accordez-vous aux pôles de compétitivité?

Jacqueline Lecourtier : Nous avons noué un partenariat extrêmement fort avec eux. En 2008, 1 116 projets soumis à l'ANR étaient labellisés par un pôle. De 2005 à 2007, 800 projets de pôles ont été soutenus et 570 millions d'euros attribués. Nous avons mis en place un système de bonification apporté aux partenaires des projets de pôles financés par l'ANR. Ils perçoivent un abondement de 5 à 7% pour conforter leur dynamique.

L'AEF: Vos appels à projets sont-ils ouverts à l'international?

Jacqueline Lecourtier : En 2008, sur 50 appels à projets, 12 étaient ouverts à l'international. Nous constations une augmentation des projets transnationaux. Cela est rendu possible car le fonctionnement de l'ANR correspond aux standards internationaux (L'AEF n°93655). Les étrangers ont le même processus de sélection et d'appel à projets. Cela nous a d'ailleurs permis de lancer des appels conjoints, avec l'Allemagne notamment, en SHS, chimie verte et alimentation.

reproduit avec l'autorisation d'AEFC

16.12.08