L'Agence nationale de la recherche Des projets pour la science

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(DS0803)
Edition 2016


CAPLA


Fragmentation du travail, marchandisation du "travail à-côté" : le capitalisme de plate-forme et ses impacts sociaux

Fragmentation du travail, marchandisation du « travail à-côté » : le capitalisme de plateforme et ses impacts sociaux
Le projet de recherche Capla vise à analyser les effets de la montée en puissance des plates-formes numériques comme espaces nouveaux d'échange de travail, sous forme de travail indépendant, et parfois de travail amateur. L'analyse porte sur les pratiques de travail, les statuts d’emploi, les niveaux de protection sociale, ainsi que sur les conséquences sur les professions et les marchés préexistants et les répercussions sur la vie privée et domestique des travailleurs.

Saisir les mutations des statuts d'emploi et des modalités de travail face à des processus d'externalisation via l'indépendance
S'appuyant sur une réflexion pluridisciplinaire en sociologie (sociologie économique et sociologie du travail), en droit et en économie de l'entreprise, le projet vise à répondre à quatre principales questions de recherche aux enjeux théoriques mais aussi sociaux et politiques : - Qui sont les travailleurs proposant leurs services via les plates-formes et à quelles inégalités renvoie cette structuration sociale du capitalisme de plates-formes? - Quels enjeux la marchandisation du travail gratuit fait-elle peser sur les professions? Dans quelle mesure cette marchandisation peut-elle elle-même s'inscrire dans une trajectoire de professionnalisation? - Quels sont les modes de travail et les statuts d'emploi qui lient les plates-formes et les travailleurs? Que nous apprennent à ce sujet les réflexions en termes de lien de subordination juridique et de dépendance économique? - Comment s'organise la régulation juridique et politique des plates-formes? En particulier, quels rôles jouent les instances de protection traditionnelles des travailleurs telles que les syndicats et organisations professionnelles? Il s’agit pour nous de penser ensemble le fonctionnement des plates-formes et l’ensemble des régulations et non-régulations qui constituent leur cadre : l’hybridation et la fragilisation des statuts d’emploi, le déplacement des frontières entre le marchand et le non-marchand, le professionnel et l’amateur, le travail et le loisir.

Des enquêtes ethnographiques et une réflexion statistique pour saisir les plates-formes et leurs travailleurs
Solidement coordonnées, les déclinaisons de cette enquête s'appuient sur des méthodes mixtes : qualitatives, quantitatives et documentaires. Des enquêtes ethnographiques sont conduites à partir d'entretiens semi-directifs (avec les travailleurs des plates-formes ainsi qu'avec les dirigeants et salariés) et d'observations des pratiques de travail. L’enquête consiste principalement en des plongées ethnographiques au sein de plusieurs plates-formes numériques : de transports de personnes, de livraisons de repas à vélo, de micro-tâches en ligne, de vente d'objets artisanaux, de location de chefs à domicile ou encore de vente de produits alimentaires plus ou moins bio. L'analyse quantitative comprend deux volets. D'une part, l’exploitation des enquêtes Emploi et Formation et Qualification Professionnelles (INSEE) sur les caractéristiques socio-démographiques et les parcours professionnels des différentes catégories de travailleurs indépendants en France dans les années 2010, afin d'en saisir les transformations. D'autre part, une déclinaison quantitative des études des diverses plates-formes afin de disposer de données robustes et à large échelle sur les profils et les trajectoires des travailleurs de ces plates-formes. Cela prend la forme concrète d'extraction et analyse de données à partir des sites (webscraping) ainsi que de la passation de questionnaires en ligne.

Résultats

A ce stade, la recherche a permis de documenter les profils et trajectoires de travailleurs de plates-formes, la segmentation de cette main-d'oeuvre en ligne, les revenus (faibles) et statuts qui accompagnent (ou pas) ces activités. Concernant les chauffeurs de VTC, leurs actions collectives se comprennent à l'aune de la dégradation de leur rémunération, de leur investissement dans l’activité, de la suspension des aides sociales, ainsi que par des éléments de trajectoires facilitant leur mobilisation commune, dans une relation ambivalente avec les syndicats. L'analyse de plusieurs plateformes coopératives et/ou gérées par leur communauté permet de mettre en lumière d'autres horizons pour les plateformes collaboratives, utiles pour la comparaison avec les plateformes capitalistes. Les distributions alimentaires organisées par la plateforme « la ruche qui dit oui ! », mettent quant à elles en évidence l’attrait complexe que peut exercer sur des travailleurs des activités au statut incertain entre travail, loisir et engagement (ici écologique).
Concernant les plates-formes de micro-travail (crowdsourcing de micro-tâches), la recherche a permis de poser un regard critique sur un business model qui repose sur la marchandisation des temps morts des internautes, en échange d’un complément de revenu. Sur les plateformes de chef à domicile, les amateurs sont beaucoup moins nombreux que les professionnels, qui y cherchent un complément de revenus, ou un démarrage d’activité indépendante. Les amateur.e.s sont en revanche beaucoup plus nombreux.ses sur les plateformes de vente en ligne d'objets faits main telles qu'Etsy. En effet, l'injonction de la plateforme à «faire de sa passion un métier« n'est pas partagée par la majorité de ses utilisateurs.trices qui conçoivent Etsy comme un loisir à côté d'un travail souvent salarié. Par ailleurs, parmi les plus professionnalisé.e.s d'entre eux/elles, très peu parviennent à réaliser un chiffre d'affaires suffisant pour vivre.

Perspectives

La recherche collective sur les travailleurs des plates-formes va se poursuivre, avec des entretiens complémentaires ainsi que l’exploitation des bases de données issues du webscraping et des passations de questionnaires. La mise en commun et la comparaison des résultats des divers terrains fourniront une base solide pour monter en généralité.
Des enquêtes plus ciblées sur les salariés des plates-formes seront également menées de manière plus systématique, de même qu’une analyse des régulations juridiques et politiques qui encadrent (ou pas) l’essor de ces activités. Un colloque international se tiendra le 5 et 6 juin 2018 à l’Université Paris Dauphine, sur les enjeux du travail et de l’emploi à l’ère des plates-formes. Il fournira l’occasion de présenter l’équipe de l’ANR et d’ouvrir des espaces de discussion avec des chercheurs français, américains, britanniques, allemands, chinois… Des projets de publication ont vu le jour : la coordination d’un numéro de revue, des soumissions d’articles, un ouvrage collectif. Concernant les plates-formes de micro-travail (crowdsourcing de micro-tâches), l'enquête se poursuit sur un volet quantitatif, puisqu'un questionnaire de grande ampleur (1000 personnes minimum) va être très prochainement administré sous la forme d'une micro-tâche rémunérée via la plate-forme FouleFactory. Les résultats permettront de consolider ceux de l'enquête ethnographique. En outre, un web scraping du forum de discussion associé à la plateforme est en cours à l'université Paris-Dauphine. Par ailleurs, du point de vue des publications, un article a été soumis à la revue de sciences sociales Réseaux, pour un numéro collectif sur les plateformes numériques. Celui-ci a été accepté sous réserves de modifications mineures. De plus, une proposition de communication a été soumise pour le colloque international du Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail, qui aura lieu à Montréal (Canada) en octobre prochain.

Productions scientifiques et brevets

Des projets de publications ont vu le jour : la coordination d’un numéro de revue (à la Nouvelle Revue du Travail), des soumissions d’articles (NRT, Réseaux), un ouvrage collectif (PUF) ainsi qu’un chapitre d’ouvrage.

Partenaires

IRISSO Institut de Recherche Interdisciplinaire en Sciences Sociales

Aide de l'ANR 319 248 euros
Début et durée du projet scientifique octobre 2016 - 36 mois

Résumé de soumission

Ces dernières années, de multiples plates-formes numériques se sont développées (Airbnb, Deliveroo, Uber, etc.) en se présentant comme de nouveaux types d’intermédiaires entre clients et offreurs de travail, ceux-ci pouvant être des indépendants comme des particuliers. La montée en puissance de ces entreprises suscite une fascination médiatique qui se traduit par une polarisation des débats entre l’apologie de l’« économie collaborative » et la dénonciation des méfaits de l’« ubérisation » sur le travail et l'emploi. Étrangement, alors que la multiplication des plates-formes augure une profonde transformation des formes prises par le capitalisme, il n’existe aujourd’hui aucun travail empirique approfondi sur ces plates-formes, leurs utilisateurs et leurs modes de régulation, lacune que ce projet vise à combler.

L'ambition de cette enquête est de cerner l'ensemble des parties prenantes au développement des plates-formes. Plutôt que de se concentrer sur les utilisateurs des services, cette recherche s'intéresse à leur production, à différents niveaux. D'abord, les travailleurs qui offrent leurs services via ces plates-formes; ensuite, les plates-formes elles-mêmes (stratégies concurrentielles, mobilisation de prestataires extérieurs, etc.) ; enfin les acteurs et institutions impliqués dans la régulation juridique de ces nouvelles formes d'activité (avocats, professionnels établis, syndicats, etc.). Parce que ce phénomène prend des formes variées, il est fondamental d'en saisir les multiples déclinaisons. A cette fin, l'enquête se déploiera sur sept plates-formes rendant chacune plus ou moins saillantes les dimensions que touche cette recomposition du capitalisme : marchés, professions, travail, fiscalité, etc. Premièrement, le marché des "particuliers" (Uber; Airbnb). Deuxièmement, le marché des "petites mains" (Foulefactory/Crowdworker: micro-tâches; Deliveroo, Foodora: livraison de repas à vélo; La Ruche Qui Dit Oui: produits agricoles locaux). Troisièmement, le marché des "amateurs" (Etsy/A Little Market: produits fait-main; La Belle Assiette/Invite1chef: chefs à domicile).

S'appuyant sur une réflexion pluridisciplinaire en sociologie (sociologie économique et sociologie du travail), en droit et en économie de l'entreprise, le projet vise à répondre à quatre principales questions de recherche aux enjeux théoriques mais aussi sociaux et politiques:
- Qui sont les travailleurs proposant leurs services via les plates-formes et à quelles inégalités renvoie cette structuration sociale du capitalisme de plates-formes?
- Quels enjeux la marchandisation du travail gratuit fait-elle peser sur les professions?
- Quels sont les modes de travail et les statuts d'emploi qui lient les plates-formes et les travailleurs? Comment repenser les liens de subordination juridique et de dépendance économique?
- Comment s'organise la régulation juridique et politique des plates-formes? En particulier, quels rôles jouent les instances de protection des travailleurs telles que les syndicats et organisations professionnelles?

Solidement coordonnées, les déclinaisons de cette enquête s'appuieront sur des méthodes mixtes : qualitatives, quantitatives et documentaires. Une enquête ethnographique sera conduite à partir d'entretiens semi-directifs (avec les travailleurs des plates-formes ainsi qu'avec les dirigeants et salariés) et d'observations des pratiques de travail. Pour partie, ces enquêtes se déploieront également aux Etats-Unis. Une enquête quantitative permettra de disposer de données robustes et à large échelle afin de dégager les profils et les trajectoires des travailleurs de ces plates-formes (questionnaires en ligne), mais aussi de dessiner et cartographier précisément les marchés qu'elles façonnent (big data). Cette recherche, qui réunit douze sociologues, économistes et juristes, donnera des appuis empiriques indispensables au débat en cours sur les transformations suscitées par les plates-formes numériques.

 

Programme ANR : (DS0803) 2016

Référence projet : ANR-16-CE26-0003

Coordinateur du projet :
Madame Sarah Abdelnour (Institut de Recherche Interdisciplinaire en Sciences Sociales)

Site internet du projet : https://www.sciencesconf.org/browse/conference/?confid=5047

 

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L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.