L'Agence nationale de la recherche Des projets pour la science

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Création, cultures et patrimoines (DS0804)
Edition 2014


VISA


La vie savante. Vers un renouvellement du genre biographique dans les science studies (Anthropologie - Ethnologie, XIXe - XXIe siècle)

La vie savante
Vers un renouvellement du genre biographique dans les sciences studies (Anthropologie - Ethnologie, XIXe - XXIe siècles)

Ce que la science fait à la vie de celui qui la produit
Le programme de recherche VISA se situe à la croisée de deux problèmes bien identifiés dans le domaine des science studies (plus particulièrement en histoire et sociologie des sciences) : celui de la création scientifique d’une part, et d’autre part celui, très ancien (mais récemment rajeuni par l’intérêt pour la dimension matérielle des idées, le corps du savant, son environnement ; cf. les travaux d’A. Collinot, de S. Shapin ou encore de T. Söderqvist), du rapport entre la vie et l’œuvre des savants. Deux problèmes classiques qui partagent, entre autres, une façon ordinaire et très employée, quoique non exclusive, d’être traités : le recours au genre biographique. Longtemps tenue à l’écart des moyens légitimes, et non amateurs, d’appréhender le social ou le culturel (comme si ces deux catégories se déduisaient exclusivement du collectif), la biographie a connu un regain d’intérêt à partir de la fin des années 1970 en histoire, en sociologie et en anthropologie. Et son empire s’est naturellement étendu aux territoires neufs qui combinaient ces disciplines telles que les science studies où le partage du monde (du champ) s’est peu à peu cristallisé entre le côté de « la-vie-de-laboratoire » et le côté de « la-vie-et-l’œuvre ».

VISA propose de renverser les perspectives selon lesquelles les deux problèmes évoqués sont habituellement saisis et, ce faisant, de contribuer au renouvellement du genre biographique comme moyen d’appréhender le réel de l’activité scientifique.

Du terrain aux archives d'anthropologues, trois points de vue
Le programme de recherche VISA combine les techniques du travail de terrain (aussi bien lointain: enquêtes sur l'anthropologie visuelle en Amérique Latine; que proche: enquêtes en France, en Suisse et en Allemagne) et celles du travail en archives à partir des fonds d'anthropologues. L'association de ces techniques d'enquête est réalisée selon trois points de vue qui correspondent à trois manières de mettre en lumière le problème de la vie savante.
1) un point de vue «horizontal« qui examine les réseaux de relations nouées sur un terrain, dans un champ thématique, dans une institution entre les différents acteurs qui forment et ajustent ainsi leurs dispositions éthiques et scientifiques.
2) un point de vue «vertical« qui traite de la question des relations maître-disciple, du problème de la formation et de la transmission des savoirs et des savoir-faire au sein d'une discipline spécifique, et de la force qu'exerce à ce niveau la métaphore des liens de parenté.
3) un point de vue «idiosyncrasique« qui examine la manière dont les anthropologues exercent sur eux-mêmes le regard façonné par leur discipline, la façon dont ils élaborent leur personne savante, dont ils la pensent en continuité ou en rupture avec d'autres aspects de leur existence. Le journal de terrain est un des lieux privilégiés de cet examen.

Résultats

Les premiers résultats de ce travail collectif relèvent de l'historiographie.
L'enquête historiographique a mis au jour les transformations qui ont affecté l'économie des rapports entre la vie et l'oeuvre chez les savants dans les sociétés occidentales. Quatre figures de «vie savante« ont émergé:
1) le «vivere alla filosofica«, l'ancienne tradition héritée de l'Antiquité et de ses écoles philosophiques et qui restait active chez certains artistes de la Renaissance italienne, critiqués par Vasari. Cette figure, presque totalement éteinte aujourd'hui dans le monde savant institutionnel mais très présente dans d'autres champs de savoir, repose sur l'idée que l'oeuvre c'est la vie même.
2) La vie et l'oeuvre, mais la vie dans l'oeuvre. Le XVIIe finit d'asseoir la coupure entre les deux registres: il faut savoir faire exister son oeuvre contre sa vie au besoin. Mais la solidarité des deux niveaux reste très importante jusqu'au XIXe siècle. On pense pouvoir dire la vie d'un savant à la lecture de son oeuvre, car elle transpire dans l'oeuvre malgré lui.
3) La vie n'est pas dans l'oeuvre. C'est le modèle qui se dégage au début du XXe siècle. Le principe de solidarité est abandonné au profit d'une principe de rupture. Le savant vit de multiples vies et est marqué d'une schizophrénie plus ou moins contrôlée.
4) Le retour de l'unité: la vie savante. Les dernières années du XXe siècle et les premières du XXIe siècle ont cependant mis de plus en plus ( que ce soit du côté des biographes ou des savants eux-mêmes) l'accent sur les efforts pour indiquer l'unité et la conjonction de la vie et de l'oeuvre malgré leur séparation considérée désormais comme «l'état normal« de leur rapport. Le déploiement de l'activité réflexive, de l'autobiographie scientifique d'institution, tout comme les exigences plus générales de «conduire sa vie« ou de la «prendre main« sont de moteurs puissants de ce mouvement.

Perspectives

Ce programme voudrait ouvrir un chantier beaucoup plus vaste dont l’intitulé général pourrait être : « La vie devant soi. Anthropologie des horizons biographiques ». Il s’agirait de rendre compte de la diversité des manières dont les acteurs construisent (ou subissent) leur existence dans le monde contemporain. Ce problème général recouvre en fait différentes perspectives qui n’ont pas été reliées entre elles mais dont les surgissement dans les dernières années attestent la centralité de cette anthropologie des horizons biographiques: les problèmes de l'espoir, de l'incertitude, de l'anticipation, etc.
Il s'agirait dès lors de déterminer la genèse de cette « vie devant soi », c’est-à-dire les conditions anthropologiques qui la rendent inévitable (vivre, c’est avoir la vie devant soi) et les formes qu’elle peut prendre dans différents contextes culturels, ainsi qu’au sein d’un même contexte selon les collectifs considérés, les époques, etc.
Ces questionnements ne sont pas à dissocier d’un ensemble de pratiques et d’injonctions qui traversent les différents secteurs des sociétés occidentales et qui me paraissent traduire en des termes différents les mêmes interrogations que celles que je viens d’exposer : l’injonction à réussir ou à tout le moins à « vivre sa vie », à la « prendre en main », la culture du projet, la multiplication des effets de dédoublement du réel (via les réseaux sociaux, l’engouement pour les télé-réalité, etc.), ou encore le goût (auto)biographique.
Ce scintillement d’intérêts convergents nous paraît caractériser la manière particulièrement aiguë dont la modernité occidentale a placé au cœur des existences des individus le modèle de la « vie devant soi ». Mon hypothèse est que, si l’on peut retrouver ce type de phénomènes dans un grand nombre de sociétés (celles, nombreuses, qui ont développé des théories du destin ou du double, par exemple), la nôtre les a déployés à un point tel que le présent finit par être une simple réserve de possibles.

Productions scientifiques et brevets

Colloques, séminaires
- 6 novembre 2015: symposium «La vie savante« au colloque de la Société Française d'Histoire des Sciences de l'Homme (Paris, ENS) avec N. Adell; M. Lemaire, C. Laurière, JF Bert, J. Lamy
- séminaire VISA 2015-2016: 8 séances (Nicolas Adell x 2, Daniel Fabre, Giordana Charuty, Emmanuelle Loyer, Jean Copans, Tzvetan Todorov, Christian Bromberger)
- N. Adell «Il faut avoir la distance, même «juste««, journée d'étude «L'ethnologie chez soi« (22 mars 2016, Musée de l'Homme, Paris).
- N. Adell «La vie savante comme objectif historique et anthropologique«, congrès de l'AISLF (4-8 juillet 2016, Montréal)

Ouvrages et articles
- JF Bert, E. Basso (eds.), 2015, Foucault à Munsterlingen, Paris, Editions de l'EHESS.
- N. Adell, 2016, «Des vies créatives«, L'Homme, n°217, pp. 109-122.
- N. Adell, J. Lamy (eds.), 2016, Ce que la science fait à la vie, Paris, Editions du CTHS.

Partenaires

LISST - CAS LISST - Centre d'anthropologie sociale

Aide de l'ANR 270 056 euros
Début et durée du projet scientifique octobre 2014 - 36 mois

Résumé de soumission

Ce que la science fait à la vie de celui qui la pratique : tel sera l’axe problématique de ce projet de recherche. Il consiste notamment dans l’élaboration d’un outil heuristique, la « vie savante », dont les premiers jalons ont été posés dans le cadre d’enquêtes préliminaires qui couvraient un champ élargi de disciplines, allant des sciences de l’ingénieur à l’archéologie.
Les résultats de ces enquêtes ont abouti à la formulation d’une hypothèse centrale qui est que ces vies se pensent et s’exposent d’une manière spécifique. Si tout individu exerce dans sa vie quotidienne des opérations intellectuelles (anticiper, rechercher des causes, élaborer un raisonnement, etc.), l’impact de ces opérations concernant les représentations de soi et la conduite de la vie chez les savants est d’une autre ampleur. En mobilisant conjointement les ressources de la nouvelle sociologie (et histoire) des idées ainsi que celles d’une anthropologie de l’esprit et des subjectivités contemporaines, il s’agira de rendre compte d’une « anthropologie des savants » en tant que ce qui les caractérise, la pratique de la science, étend son emprise sur la conduite et la représentation de l’existence qui prend dès lors une forme spécifique : la « vie savante ».
VISA se situe ainsi à la croisée de deux problèmes bien identifiés dans le domaine des science studies (plus particulièrement en histoire et sociologie des sciences) : celui de la création scientifique d’une part, et d’autre part celui, très ancien, du rapport entre la vie et l’œuvre des savants. Deux problèmes classiques qui partagent, entre autres, une façon ordinaire et très employée, quoique non exclusive, d’être traités : le recours au genre biographique. VISA propose de renverser les perspectives selon lesquelles les deux problèmes évoqués sont habituellement saisis et, ce faisant, de contribuer au renouvellement du genre biographique comme moyen d’appréhender le réel de l’activité scientifique.
D’un côté, la question de la création scientifique a largement été abordée sous l’angle de l’étude des conditions de production de l’objectivité (B. Latour), la façon dont les idées prennent forme et donnent forme à des collectifs savants (C. Jacob). L’on se propose ici de se positionner à l’aval immédiat des processus créateurs. Les idées sont formées et exprimées : quels en sont les effets, non sur le collectif savant, mais sur le producteur lui-même ? Questionner les ressorts de la création du scientifique est ici en jeu.
D’un autre côté, le problème des rapports entre la vie et l’œuvre était en quelque sorte tombé dans l’aporie de l’alternative entre l’œuvre conditionnée par la vie du savant (ses origines, son milieu et, finalement, l’idée qu’il y a conversion de questionnements d’ordre privé en problèmes scientifiques) et la vie mise au service de l’œuvre (le repérage d’anecdotes sur les emplois du temps, le gouvernement scientifique de la vie privée, etc.), aporie qui fonde le canevas même de ce genre en soi que représente la « biographie scientifique ».
Traiter conjointement ces deux problèmes pour affiner l’élaboration de la “vie savante” comme concept nécessite d’un point de vue méthodologique la focalisation des enquêtes sur un champ de savoir stratégique, celui de l’anthropologie et de l’ethnologie, véritables lieux de recontres disciplinaires, où les premières hypothèses élaborées au niveau général seront travaillées dans le particulier (et sans négliger la profondeur historique) pour être valablement proposées à la montée en généralité et à la transférabilité dans d’autres champs. Cela permettra de mesurer avec précision les coûts des transferts disciplinaires et les “effets de champ”. De la “vie d’anthropologue” (armée de premières hypothèses générales) à la “vie savante” puis, ultimement et en tant que proposition initiale d’ouverture de l’horizon, à la “vie de savoir” dans une perspective comparative historique et culturelle, telle est l’ambition intellectuelle générale de ce projet.

 

Programme ANR : Création, cultures et patrimoines (DS0804) 2014

Référence projet : ANR-14-CE31-0002

Coordinateur du projet :
Monsieur Nicolas ADELL (LISST - Centre d'anthropologie sociale)

Site internet du projet : http://visa.hypotheses.org

 

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L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.