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JCJC - SHS 1 - Sociétés, Espaces, Organisations et Marchés (JCJC SHS 1)
Edition 2013


AUTOCHTOM


Legs colonial et outre-mer autochtones : Kanak de Nouvelle-Calédonie, Amerindiens de Guyane et Ma'ohi de Polynésie face à deux institutions de la République Française (justice, école).

AUTOCHTOM - Legs colonial et outre-mer autochtones : Kanak de Nouvelle-Calédonie, Amérindiens de Guyane et Ma'ohi de Polynésie face à deux institutions de la République Française (justice, école)
Ce projet examine la question du legs colonial en France à partir du cas méconnu des populations se revendiquant de l’autochtonie politique dans l’outre-mer français : Amérindiens et Noirs-Marrons de Guyane, Kanak de Nouvelle-Calédonie et Ma'ohi de Polynésie. Il analyse le rapport de ces populations à deux institutions-clés de l'Etat (post)colonial français (justice et école), afin d'appréhender concrètement les continuités et les ruptures entre l’époque coloniale et la situation contemporaine.

Saisir le legs colonial par les transformations des rapports sociaux : populations autochtones et institutions républicaines d'hier à aujourd'hui
Vue de métropole, la marginalité des populations «autochtones« au sein d’un outre-mer lui-même intrinsèquement périphérique contraste avec le surgissement périodique d’épisodes violents : affrontements de 1984-1988 en Nouvelle-Calédonie, émeutes de Faa’a-Tahiti (1995), Cayenne (1996) et Nouméa (2009), mouvement guyanais contre la « pwofitasyon » (2008-09), etc. Au-delà de leur caractère conjoncturel, ces événements sont révélateurs de tensions sociales structurelles, dont attestent de nombreux indicateurs (vie chère, chômage, pauvreté, échec scolaire, taux d’incarcération, illettrisme, etc.).
Dans les discours scientifiques comme dans le sens commun, l’étiologie de cet état de fait mobilise l’héritage du passé colonial de façon paradoxale : soit il est présenté comme constituant le principal élément explicatif des difficultés contemporaines ; soit il est au contraire totalement oblitéré et considéré comme non pertinent, au nom des décennies qui nous séparent désormais du temps des colonies. Dans les deux cas, aucune analyse empirique ne vient étayer ces discours surplombants. On ignore ce qu’il est concrètement advenu des rapports sociaux établis pendant la colonisation, depuis l’accès au statut de département d’outre-mer (Guyane) ou de territoire d’outre-mer (Nouvelle-Calédonie, Polynésie) en 1946. Quelles seraient les modalités effectives de la transmission d’un « passif » colonial d’une génération à l’autre ?
Pour répondre à ces questions, nous avons resserré notre champ d’investigation à deux institutions – souvent invoquées mais rarement analysées – auxquelles Amérindiens, Noirs-Marrons, Kanak et Ma’ohi sont confrontés : l’école et la justice. De fait, ces deux administrations se révèlent à la fois fondamentales dans la définition historique de la condition indigène, et centrales dans les expériences contemporaines des autochtones. Notre recherche se focalise surtout sur les «points de rencontre« entre ces institutions et les individus perçus comme autochtones.

Socio-histoire et ethnographie des «points de rencontre« entre dispositifs institutionnels (école, justice) et expériences sociales des individus autochtones
Notre démarche de recherche est doublement comparative : entre 3 terrains (Nouvelle-Calédonie, Polynésie, Guyane) et 2 institutions (justice et école). Elle est articulée à l'étude des «points de rencontre« entre institutions et individus, au croisement de l'ethnographie de terrain et du travail sur archives, selon deux approches complémentaires :
- Par l'analyse des dispositifs institutionnels («de haut en bas«) : nous souhaitons examiner les transformations historiques des dispositifs scolaires et judiciaires à destination des autochtones ; les formes contemporaines de prise en compte des spécificités autochtones par ces deux administrations ; et les tensions, enjeux et conflits soulevés par la question de «l'adaptation« locale de l'école et de la justice.
- Par l'analyse des expériences autochtones («de bas en haut«) : nous étudions les traces historiques de l'«agencéité« autochtone face à l'école et à la justice ; les réceptions, réappropriations et usages contemporains des dispositifs scolaires et judiciaires ; enfin les formes alternatives de règlements des conflits (justice) et de transmission des savoirs (école) en dehors des cadres institutionnels.
Nous menons donc six enquêtes de terrain (sur l'école et la justice en Nouvelle-Calédonie, Polynésie française et Guyane), pour ensuite réaliser des analyses comparatives. Plutôt que de déployer un dispositif d'enquête identique et interchangeable sur chaque terrain, nous privilégions des recherches localisées offrant des éclairages divers sur une même problématique générale.

Résultats

La comparaison des enquêtes sur la justice est stimulante : entre un contexte calédonien où l’institutionnalisation d’une justice coutumière soulève des risques tangibles d’essentialisation de la culture kanak ; un contexte guyanais où la coutume autochtone ne bénéficie d’aucune reconnaissance, mais où certains magistrats tentent d’adapter leurs pratiques à la marge ; et un contexte polynésien à mi-chemin, où les spécificités territoriales, linguistiques et d’organisation sociale contribuent à modifier les pratiques des professionnels de la justice.
En outre, le contraste est frappant entre les genèses coloniales des systèmes éducatifs à destination des populations autochtones de Polynésie et de Guyane. Dans le premier cas, près de la moitié des habitants relevait de la catégorie juridique de citoyen dès 1880. Mais la mise en œuvre du principe républicain de l’obligation scolaire pour chaque citoyen, faite de nombreuses hésitations, témoignent du brouillage concret de ces catégories dans un tel contexte colonial. Quant aux populations autochtones de Guyane, elles sont restées en dehors des politiques étatiques scolaires jusqu’aux années 1970 : avant cela, les pratiques en ce domaine relèvent de formes de contractualisation localisées entre autorités administratives, missionnaires, ethnologues et leaders locaux des groupes autochtones. Ces données nous incitent à repenser radicalement la question du « legs colonial » en matière scolaire dans les outre-mer autochtones, tant celui-ci paraît varié, singulier et complexe selon chaque situation historique.
Enfin nos enquêtes soulèvent toutes la question des identités raciales et culturelles, et la façon dont les systèmes scolaire et judiciaire renforcent ou défont ces identités en créant des scènes sociales communes (audiences, bancs et cour d’école). Le décalage est frappant entre la vision officiellement color-blind des administrations scolaire et judiciaire, et l’omniprésence des relations raciales sur le terrain.

Perspectives

Ces 20 premiers mois ont surtout été consacrés au travail d'enquête et au recueil de données ethnographiques et archivistiques (13 missions de terrain). Ces données brutes seront progressivement analysées, exploitées et restituées dans la deuxième partie de notre programme.
La suite immédiate de nos travaux sera consacrée aux missions de terrain restantes. Jusqu'à présent, nos enquêtes se sont focalisées plus nettement du côté des institutions que du côté des expériences individuelles. A l'avenir, nous tenterons symétriquement de faire fructifier nos insertions ethnographiques de longue durée sur nos 3 terrains, afin de favoriser l'analyse des expériences autochtones.
Nous nous consacrerons ensuite à la phase d'analyse, comparaison et restitution de nos travaux dans les milieux académiques (articles, dossiers de revue, ouvrages collectifs, colloques, etc.) et auprès du grand public en Guyane, Polynésie et Nouvelle-Calédonie (missions collectives, partenariats locaux, conférences publiques).
La réussite de la session que nous avons organisée à la conférence de la Société canadienne d'anthropologie («Autochtones en justice : approches ethnographiques«, Québec, mai 2015) nous incite à poursuivre la structuration comparative de nos recherches sur la justice en élargissant la comparaison à d'autres territoires ultramarins et étrangers (projet de dossier accepté dans la revue Ethnologie Française, journée d'études). Quant au «pôle école«, il construira une dynamique comparative équivalente à l'occasion d'une session spéciale sur la genèse coloniale des systèmes éducatifs à destination des autochtones lors d'une conférence internationale en 2016 (American Anthropological Association ou French Colonial History Society). L'ensemble de nos réflexions sur le rapport des autochtones ultramarins au legs colonial français fera l'objet de conférences grand public sur nos 3 terrains, d'un colloque de clôture à Paris puis d'un dossier spécial de la revue Politix (accepté).

Productions scientifiques et brevets

Articles de revues à comité de lecture (parus ou acceptés) :
- M. Salaün, «Adapter l'école... ou en finir avec l'Outre-mer ?«, Diversité, 178, 4e trimestre 2014, pp. 147-152.
- B. Trépied, «Urban Kanak parents on customary trial: ethnography of the Family Court of Noumea, New Caledonia«, City and Society, à paraître en 2016.
Ouvrages et chapitres d'ouvrages (acceptés) :
- C. Demmer et B. Trépied (dir.), «Le droit coutumier en Nouvelle-Calédonie. Institutions, pratiques, expériences«, Paris, L'Harmattan, Cahiers du Pacifique Sud contemporain-Hors Série, ANR AUTOCHTOM-Mission Droit et Justice, à paraître fin 2015.
- E. Maurice, «A school in Boniville ? Political skills and 'Primitives' in French Guiana (1930s-1960s)« in C. MacLeod & Sarah Wood (eds), «Locating Guyane«, Liverpool, Liverpool University Press, à paraître en 2016.
- E. Maurice, «La question de l'adaptation de l'enseignement scolaire métropolitain en situation post-coloniale : les enseignants en Guyane de 1945 à la fin des années 1970«, in Patricia Legris (dir.), «Les disciplines scolaires : miroirs des évolutions contemporaines de la Nation ?«, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. Histoire, à paraître en 2016.
- M. Salaün, «Savoirs autochtones, savoirs scolaires et décolonisation de l'école : les enjeux de la création d'une discipline 'Langues et cultures' en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française aujourd'hui«, in Patricia Legris (dir.), «Les disciplines scolaires...«, op. cit.
- B. Trépied, «'Vous avez oublié que vous êtes Kanak !' La justice coutumière face aux nouvelles formes des relations familiales kanak«, in C. Demmer et B. Trépied (dir.), «Le droit coutumier en Nouvelle-Calédonie.«... op. cit.
Conférences :
- N. Gagné, S. Guyon et B. Trépied, session «Autochtones en justice : approches ethnographiques«, Société canadienne d'anthropologie, Québec, 14 mai 2015 (organisation de la session, présentation de 3 exposés individuels, invitations de collègues étrangers).

Partenaires

Iris UMR8156 Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux. Sciences sociales, politique, santé

Aide de l'ANR 166 998 euros
Début et durée du projet scientifique février 2014 - 42 mois

Résumé de soumission

Souvent réduite aux débats mémoriels sur l’esclavage, la question du « legs colonial » dans l’outre-mer français renvoie également à la situation des anciens indigènes colonisés devenus citoyens, restés sous souveraineté française à l’issue de la vague des indépendances des années 1960 et jusqu’à aujourd’hui. Sont concernés les Mahorais de Mayotte, les insulaires de Wallis-et-Futuna, les Kanak de Nouvelle-Calédonie, les Ma’ohi de Polynésie française et les Amérindiens de Guyane. Ces trois derniers groupes se revendiquent en outre de la catégorie politique et juridique de « peuples autochtones » telle qu’elle a émergé en droit international aux Nations-Unies depuis trente ans.

Vue de métropole, la marginalité des autochtones au sein d’un outre-mer lui-même intrinsèquement périphérique contraste avec le surgissement périodique d’épisodes violents : affrontements de 1984-1988 en Nouvelle-Calédonie, émeutes de Faa’a-Tahiti (1995), Cayenne (1996) et Nouméa (2009), mouvement guyanais contre la « pwofitasyon » (2008-09), etc. Au-delà de leur caractère conjoncturel, ces événements sont révélateurs de tensions sociales structurelles, dont attestent de nombreux indicateurs (vie chère, chômage, pauvreté, échec scolaire, taux d’incarcération, illettrisme, etc.).

Dans les discours scientifiques comme dans le sens commun, l’étiologie de cet état de fait mobilise l’héritage du passé colonial de façon paradoxale : soit il est présenté comme constituant le principal élément explicatif des difficultés contemporaines ; soit il est au contraire totalement oblitéré et considéré comme non pertinent, au nom des décennies qui nous séparent désormais du temps des colonies. Dans les deux cas, aucune analyse empirique ne vient étayer ces discours surplombants. On ignore ce qu’il est concrètement advenu des rapports sociaux établis pendant la colonisation, depuis l’accès au statut de département d’outre-mer (Guyane) ou de territoire d’outre-mer (Nouvelle-Calédonie, Polynésie) en 1946. Comment appréhender les continuités et les ruptures entre la condition indigène de l’époque coloniale et la condition autochtone d’aujourd’hui ? Quelles seraient les modalités effectives de la transmission d’un « passif » colonial d’une génération à l’autre ?

Notre recherche a pour ambition de répondre à ces questions en produisant une analyse comparative du rapport à l’Etat (post)colonial des « autochtones de la République » à partir d’enquêtes ethnographiques et socio-historiques empiriquement fondées. Pour cela, nous proposons de resserrer notre champ d’investigation à deux institutions-clés – souvent invoquées mais rarement analysées – auxquelles Amérindiens, Kanak et Ma’ohi sont confrontés : l’école et la justice. De fait, ces deux administrations se révèlent à la fois fondamentales dans la définition historique de la condition indigène, et centrales dans les expériences contemporaines des autochtones.

A l’originalité d’une double démarche comparative (entre trois terrains et deux institutions) s’ajoute le caractère novateur d’un projet reposant sur l’étude minutieuse des « points de rencontre » entre institutions et individus, au croisement de l’ethnographie de terrain et du travail sur archives, selon deux approches complémentaires : à partir des représentations et des pratiques des administrations scolaire et judiciaire vis-à-vis de ces « publics autochtones » (« de haut en bas ») ; et à partir des expériences et stratégies des individus confrontés à ces dispositifs institutionnels (« de bas en haut »).

De l’ambition analytique de ce projet découlent un dispositif d’enquête innovant et une organisation résolument collective de la recherche et de la comparaison. Notre équipe réunit six chercheurs de 34 à 42 ans, d’horizons disciplinaires variés (anthropologie, sociologie, science politique, histoire), spécialistes du fait colonial et des questions scolaires et judiciaires, et disposant d’une solide expérience des terrains guyanais, calédonien et polynésien.

 

Programme ANR : JCJC - SHS 1 - Sociétés, Espaces, Organisations et Marchés (JCJC SHS 1) 2013

Référence projet : ANR-13-JSH1-0003

Coordinateur du projet :
Monsieur Benoît TRÉPIED (Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux. Sciences sociales, politique, santé)
benoit.trepied@nullehess.fr

Site internet du projet : http://autochtom.hypotheses.org/

 

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